La technologie investit chaque jour un peu plus la sphère immobilière. Selon vous, quelles sont les technologies qui impactent le plus le secteur ?

Depuis quelques années, l’immobilier est touché par ce que je nomme l’industrie 4.0. Il existe quatre catégories aujourd’hui qui impactent réellement le secteur. La première concerne les outils numériques de collaboration, dont le BIM (Building Information Modeling) ou maquette numérique et le BLM (Building Lifecycle Management) ou gestion du cycle de vie des bâtiments. La seconde catégorie regroupe tout ce qui est attrait à la robotique (objets connectés, réalité virtuelle et augmentée, blockchain...). La troisième catégorie concerne les nouveaux procédés de construction (impression 3D, construction hors site...) Et enfin, la dernière catégorie, ce sont tous les matériaux innovants. Parmi ces technologies, celle du BIM est de loin celle qui révolutionne le monde de la construction et de l’immobilier, c’est la colonne vertébrale de la transition numérique.

Comment le BIM (Building Information Modeling) se développe-t-il dans le monde ?

La maquette numérique se développe de manière assez disparate. Le Danemark, la Norvège et la Finlande sont les pays pionniers à avoir rapidement embrassé le BIM. En effet, dès 2006, cette technologie a été imposée par l’État pour la construction d’ouvrages publics. Aussi imposée en 2016 en Grande-Bretagne, la maquette s’est depuis, largement développée, jusqu’à prendre le lead européen. Autre exemple, celui des pays asiatiques. En Corée du Sud, l’usage du BIM s’est systématisé dans la plupart des ouvrages de construction. Très développé, ce pays a été d’ailleurs le premier à avoir un ministère entier dédié au numérique.

Cette technologie semble avoir encore du mal à s'imposer dans l'Hexagone par rapport aux autres pays. Pourquoi ?

En France, nous sommes un peu à l’image du diesel... Nous adoptons les principes en différé, si je puis dire. En revanche, une fois que c’est adopté, nous sommes capables d’avancer vite. Sur la question du BIM, nous avons pris un sacré retard, notamment dû à un conflit entre les corps professionnels. Nous avons du mal à avancer dans le même sens, parce que nous avons davantage besoin d’acculturation et de sensibilisation aux bienfaits du BIM. Lorsque nos voisins britanniques mettaient les choses en place, nous étions qu’au stade de la réflexion. C’est dire à quel point nous avons cumulé du retard ! Fort heureusement, à partir de 2015, la maîtrise d’ouvrage s’est emparée de la maquette numérique, sans attendre que l’État l’impose. Parmi les pionniers, citons Bouygues Immobilier, Eiffage Construction, Vinci Immobilier, Habitat 76, Egis, Ingérop...

Fin 2018, le gouvernement a annoncé un plan à 10 millions d'euros pour généraliser l'usage de la maquette numérique... Une bonne nouvelle pour vous ?

Effectivement face à cette vague, le gouvernement a réagi en lançant d’abord en 2015 le PTNB (Plan Transition Numérique dans le Bâtiment) dont l’objectif était d’accélérer le déploiement des outils numériques à l’échelle de l’ensemble du secteur du bâtiment. Dans la continuité du travail amorcé, le Plan BIM 2022 va permettre d’embarquer toute la filière de la construction dans l’opérationnel, c’est-à-dire pour généraliser l’usage du BIM. Alors oui, nos politiques ont de la volonté mais, à mon sens, l’effort devrait être fait sur la partie financière. Le plan est porté à hauteur de 10 millions d’euros, une enveloppe bien trop timide pour l’ampleur du chantier que cela représente. Il en ressort néanmoins de belles avancées. Comme la mise en place d’une plateforme publique et gratuite de travail collaboratif : KROQI. Accessible depuis 2018, elle permet à toutes les parties prenantes de la filière de la construction de travailler de manière collaborative pour tous types de projets sur l’ensemble du cycle de vie.

Cette course folle à la standardisation numérique est-elle aujourd'hui compatible avec l'innovation ? Ou y a-t-il des risques de se reposer sur ses acquis ?

Il faut savoir que le secteur de la construction est l’un des plus normés. Effectivement, la standardisation peut être un frein à l’innovation mais c’est aussi un facteur de progrès. Prenons l’exemple de la maquette numérique : standardiser la gestion de la donnée permet ici d’adopter le même langage pour tous les intervenants. Mettre des cadres, dans un secteur aussi normé que celui de la construction, c’est permettre d’avancer plus vite.

Quels sont les autres défis majeurs auxquels la filière française de la construction fait-elle face ?

Aujourd’hui, la filière de la construction manque d’efficience et de productivité. Rappelons tout de même que la marge financière du BTP est inférieure à 3%, un pourcentage trop faible par rapport à l’industrie manufacturière par exemple. Le secteur du BTP a peu évolué ces derniers années, c’est la raison pour laquelle il doit impérativement innover pour améliorer sa productivité. Innover d’une part en s’adaptant aux changements sociaux et aux nouveaux usages. D’autre part, innover dans la manière de construire le bâtiment en embrassant de nouveaux modes de construction. Pour répondre à la crise du logement, nous devons proposer des logements modulaires, évolutifs mais aussi respectueux de l’humain et de l’environnement. La solution ? La construction hors site, c’est-à-dire un modede construction centré sur la préfabrication en usine et non plus sur le chantier et où l’ensemble des pièces est ensuite assemblé sur site. Ce type de construction permet de réduire les coûts et les délais mais aussi d’être plus qualitatif. Ce qui engendre également une réduction des déchets grâce à une meilleure gestion des matériaux recyclés en usine. Fini aussi les nuisances sonores dues aux chantiers dans les zones urbaines (puisque les durées sur chantier sont divisées par 2 voire plus).

La construction hors site serait-elle la solution d'avenir pour le secteur du bâtiment ?

Ce qui est certain, c’est que ce type de construction va frapper de plein fouet le BTP dans les années à venir. Les GAFA ont déjà mis le grappin dessus. Le géant Amazon livre désormais des maisons préfabriquées en kit. La start-up américaine Katerra, qui gère des chantiers de la conception à la finition, a levé plus d’un milliard de dollars pour des projets livrés clé en main. Au niveau mondial, le marché du hors-site progresse de 25% à 30% par an. Alors qu’ici, on parle tout juste de la PropTech, aux États-Unis, on parle déjà de la ConstrucTech...