“Le dessin est venu très tôt dans ma vie. Petit, déjà, je dessinais beaucoup”, commente d’emblée Lem. Il se souvient de ses débuts où il passait plus de temps que les autres enfants à dessiner. Cette passion innée l’a amené à commencer la peinture sur des murs lorsqu’il était au lycée. “Je ne suis pas de la génération qui a vu les tags et le street-art arriver, je suis de celle qui était déjà habituée à voir des murs fades décorés par des graffitis.” Armé de sa bombe, l’adolescent se lançait à l’assaut des murs tristes, sombres ou prêts à tomber pour leur redonner un peu de vie. Tout cela par mimétisme. Il suffisait à Lem d’observer des photos pour peindre des murs, comme si cet art était naturel pour lui. Après cette période, l’artiste a élargi le champ de ses œuvres en produisant aussi des toiles. Répondant à des commandes, Lem a créé son atelier pour se consacrer à la peinture.

UN MONDE DE COULEURS

Beaucoup de couleurs sont présentes dans ses œuvres. Elles ont le pouvoir de rendre visible ce qui, d’ordinaire, ne l’est pas forcément. Les couleurs donnent de la vie, ou au moins de la gaieté dans des lieux qui peuvent sembler sombres.“ La ville, par endroits, peut être grise et terne. Qui fait attention à un mur gris en parpaings ? Les couleurs permettent d’interpeller les gens.” Des murs auxquels les passants prêtent une plus grande attention et qui rendent leur vie quotidienne plus agréable. Dans un quartier, une rue, un square, sur des murs entourant un terrain de basket au cœur de la ville, toutes ces fresques sont créatrices de sens et confère des repères aux passants. Chaque peinture donne de la vie au morceau de mur qui n’avait pas de sens pour ceux qui le voyait. Grâce à ces productions, les murs ont des histoires à raconter et chacun peut les lire. “La ville devient un grand livre qui évoque plein d’histoires.” Lem aime faire partie de ceux qui racontent des histoires. L’artiste ajoute : “la ville est comme un terrain de jeu. Il faut marquer des points en posant ses pions. Ici, les pions sont nos peintures”.

DES HISTOIRES DE TEMPS

Ses pions, Lem préfère les placer dans des lieux stratégiques. Ses terrains de jeux favoris sont les friches et les endroits voués à être détruits. “Cela permet de faire des peintures éphémères, j’aime cette idée que ce n’est qu’un passage, que ça ne restera pas éternellement.” Des usines désaffectées, des vieux murs sur un terrain qui va être réhabilité, des friches industrielles ou des vieux quartiers qui vont être détruits, ces lieux permettent à l’artiste de peindre sans scrupule car son œuvre ne restera pas des décennies. Son passage permet de s’exprimer, de raconter une histoire avant de disparaître. “Cette durée de vie limitée d’une œuvre permet de contribuer à l’évolution du quartier. Cela fait partie de la mutation de la ville.” Dépendant des murs qui doivent tenir debout, le street- art est un art qui bouge, qui n’est pas figé dans le temps, à l’image des villes.

UN MUSÉE À CIEL OUVERT

Le street-art est accessible à tous. Les peintures sont facilement visibles. Pas besoin de réservations ni de billet d’entrée payant. Pas besoin, non plus, de s’y intéresser pour les voir ou les apprécier. L’art urbain touche tout le monde. “C’est un musée à ciel ouvert”, lance Lem. Un avantage certain, notamment en temps de pandémie où les musées et lieux culturels ont été fermés pendant de longs mois. “Pour certains qui n’ont pas l’habitude des musées, c’est peut-être le seul accès à la culture.” Un vecteur culturel important, pourtant, “il faut faire attention à ne pas faire une overdose de murs peints, on ne peut pas tout peindre”, affirme Lem. Avec ses nombreuses fresques, Roubaix se rêvait capitale française de la culture 2022. Elle n’a finalement pas été retenue. Si certains ont vu cela comme une déception, voire un échec, l’artiste ne semble pas être de cet avis. “Cela aurait été une bonne chose, ça fait de la pub mais ce n’est pas essentiel. Ce qui compte, c’est la vie et les actions dans la ville. L’art urbain se développe et compte de nombreux artistes. Il y a beaucoup de projets artistiques un peu partout à Roubaix.”

L’ART DE TRANSMETTRE

Des projets, Lem en porte plus d’un. L’artiste propose notamment des interventions dans des écoles, des entreprises ainsi que des hôpitaux et réalise de nombreux projets participatifs. “Les enfants ont beaucoup d'imagination et ont moins de limite que les adultes pour s’exprimer. Avec eux, on crée des choses superbes et ils aiment beaucoup ça.” L’artiste transmet ses méthodes à son public, enfant ou adulte, et lui permet de réaliser les décorations de ses murs d’école ou de son lieu de travail par exemple. Même pour une grande fresque, l’artiste se prépare. Vient d’abord le temps de la réflexion, puis le croquis pour former ce à quoi on pense. Enfin, le travail de réalisation peut avoir lieu. Que ce soit une peinture, autorisée ou non, qu’il entreprend seul ou une peinture dans le cadre d’une intervention auprès d’un public, la préparation est la même. La seule différence est la réponse à la commande. Il explique : “la peinture s’adapte au lieu où elle est créée. On ne produit pas la même chose avec des enfants dans une école qu’avec des salariés d’une entreprise. Cela dépend aussi du lieu et du type de commande”. Pour l’artiste, il est primordial que la peinture s’inscrive dans son décor, elle doit correspondre au milieu dans lequel elle est produite et s’adapter à son environnement.

DES GRAFFITIS “SAUVAGES” AUX COMMANDES

L’artiste réalise parfois des peintures non autorisées. Avec la même préparation, aussi précise que pour d’autres productions, il pense et crée son œuvre selon l’endroit où il la réalise. S’il a déjà dû s’arranger avec des plaignants et effacer ou repeindre par-dessus une œuvre, cela n’arrive pas souvent. Bien au contraire, “les villes sont de plus en plus friandes des fresques colorées qui donnent vie aux quartiers”. Pour répondre à ce type de commandes, il faut des peintures qui tiennent mieux dans le temps. Au début des années 2000, Lem, comme beaucoup d’artistes, utilisait les bombes de peintures aérosols pour effectuer ses fresques. Cependant, cette pratique représente un risque pour la santé. “Il fallait porter un masque pour se protéger et c’était nocif.” Le peintre a donc décidé de s’orienter vers la peinture à l’acrylique avec pinceau. En plus, ce type de peinture a l’avantage de mieux tenir dans le temps. Les couleurs adhérent mieux alors qu’elles s'estompent facilement avec les peintures en bombe. Pour l’artiste, “il est important que le street-art ne soit pas un cache-misère. On ne peint pas que sur des friches, parfois des œuvres sont faites pour rester sur un bâtiment pour quelques décennies.”