Désacraliser l'art

Ils étaient 13 membres fondateurs à l’origine du projet. Cinq ans après, ils sont près d’une cinquantaine de promoteurs et foncières à avoir signé la charte “1 immeuble, 1 œuvre”, portée par le ministère de la Culture et en partenariat avec Alexandra François- Cuxac, présidente de la Fédération des promoteurs immobiliers (FPI) et Arthur Toscan du Plantier, directeur de la stratégie du groupe Emerige. Au total, 350 œuvres d’art ont été commandées, dont 300 déjà installées partout en France. La mission est claire : faire rayonner la création artistique au bénéfice du plus grand nombre, tout en embellissant les espaces de vie commune à l’intérieur comme à l’extérieur. “Diffuser l’art dans la ville est un engagement sociétal fort et la démarche des signataires s’inscrit désormais non seulement dans un esprit de générosité mais surtout de responsabilité”, indique Arthur Toscan du Plantier, par ailleurs aussi président du Club “1 immeuble, 1 œuvre”. Une volonté de désacraliser l’art, en le faisant entrer dans la sphère publique, à l’instar du mouvement street-art qui invite à voir et à toucher les murs. Ainsi, installées dans les jardins d’un ancien couvent à Lille, dans le hall d’une résidence en lieu et place d’une ancienne usine de confiserie à Wattignies, au cœur d’un ensemble de bureaux à Euratechnologies ou dans le parking d’une résidence... Toutes ces œuvres s’offrent aux regards des habitants, salariés, passants et autres observateurs, pourvu qu’elles éveillent en chacun d’eux un plaisir contemplatif en provoquant émotions et sensations.

À la recherche de sens

“L’espace public est le plus démocratique pour exposer une œuvre d’art. Tout le monde entre en contact avec elle, y compris ceux qui ne sont jamais allés dans un musée”, explique Stief Desmet. Cet artiste flamand a réalisé une série de sculptures installées dans les Jardins du Cloître à Lille – une résidence d’une cinquantaine de logements réalisée par le groupe Sofim avec le cabinet Maes Architectes Urbanistes, en lieu et place de l’ancien Couvent des Carmes. Baptisée “Lieux magiques”, son œuvre représente trois arbres de bronze, supportant des flèches en laiton. “Les trois indicateurs de direction, comme ceux que l’on retrouve sur les sentiers en forêt ou en montagne, symbolisent le chemin de la recherche de la vie. Tout comme pour les anciens habitants du monastère, il n'y a pas de direction unique à prendre dans la vie des habitants actuels. Ils peuvent choisir quel chemin emprunter. C’est pourquoi les flèches sont restées vierges.” Pour l’artiste, les sculptures évoquent avant tout la réflexion et la contemplation et s’adaptent ainsi naturellement dans ce décor où jadis la spiritualité était fortement présente. Et pour l’habitant ? “C’est un lieu magique, où tout peut commencer, où tout est encore possible. Le début d’une promenade sans itinéraire tracé.” Mais, que peut l’art précisément dans cet espace ? “Il ajoute une couche supplémentaire en remettant les choses en question. Car une société qui laisse place aux interrogations est une société qui a tout compris et qui réussit. C’est la raison pour laquelle l’art doit être lisible à plusieurs niveaux.”

L'art comme témoin de l'histoire

Faire écho au passé, c’est aussi ce qui résulte de l’œuvre conçue par Virginie Flahaut et commandée par Vinci Immobilier, pour le hall d’entrée de la résidence Central Square à Wattignies. Pour accorder son travail au lieu, qui était autrefois celui de la fabrique de bonbons La pie qui chante, l’artiste nordiste s’est inspirée des souvenirs édulcorés et pétillants en réinterprétant la formule moléculaire du glucose. Ainsi, “Pie sur glucose” se caractérise par des cercles de plexiglas colorés qui ne sont pas sans rappeler les couleurs acidulées de la confiserie, juxtaposés ensemble et sur lesquels reposent deux pies dessinées de manière géométrique. “Cela me tenait à cœur de retrouver l’essence même du site, de créer un lien entre le passé et le présent”, s’enthousiasme l’artiste de 37 ans. Et de poursuivre : “c’est important que les habitants puissent prendre conscience que cet endroit a une âme, une histoire”. Même objectif sur l’ancienne teinturerie Declercq à Hem, réhabilitée en logements et commerces par Vinci Immobilier. Intitulée “50.654590,3.174107” (clin d’œil aux coordonnées GPS de la cheminée d’époque, dernier vestige laissé dans son jus), l’œuvre de l’artiste traduit le mécanisme de l’industrie textile à travers une structure en forme de rouage où se répondent des trames de tissage de coton dégradé et des arcs de plexiglas colorés. “À travers ce projet, je voulais que les habitants se remémorent les originesdu lieu, même s’ils en font leur propre lecture. Après tout, chacun y va de sa propre interprétation, et c’est là, la force de l’art”, souligne Virginie Flahaut. “Cela permet de le décloisonner, de le partager et de le rendre accessible à quiconque. Car il faut garder en tête qu’il existe beaucoup de personnes qui n’ont jamais mis les pieds dans un musée, sans compter ceux qui n’ont pas les moyens d’acquérir une œuvre. Alors participer à un projet comme celui-ci, c’est essentiel !” Pour l’artiste, il s’agit également d’un nouveau terrain d’expérimentation, loin des galeries. “Ici, il a fallu s’ajuster à l’espace disponible, à la circulation. Ce n’était pas une contrainte en soi mais un défi que celui de s’adapter à un environnement imposé.”

Une invitation au voyage urbain

Répondre à des projets singuliers pour le compte des décideurs immobiliers, Vincent Lelièvre a l’habitude. Alors, lorsque le promoteur Eiffage Immobilier le contacte pour habiller le parking de l’un de ses programmes, l’artiste accepte volontiers. “L’objectif était de représenter la ville de Loos, lieu de la résidence. Et comme vous le savez, j’aime dépeindre une ville via ses atouts et ses spécificités de façon graphique et ludique”, explique- t-il. “Cette œuvre reprend les codes de ma série Little House, c’est-à-dire l’histoire d’une petite maison de campagne qui est perpétuellement confrontée à une mégalopole vertigineuse. Ici, c’est Loos face à New York.” Avec ses jeux de volumes et de perspectives en noir et blanc, les lignes des gratte-ciels qui se déploient à l’infini, ce paysage est une véritable invitation au voyage urbain. Pour ce passionné de dessin et d’architecture depuis son plus jeune âge, le besoin de créer et d’imaginer des cités lui permet de s’échapper de la réalité. À travers son travail, il espère que les résidents puissent eux aussi s’évader, ne serait-ce qu’un instant, de leur quotidien, et de s’adonner à la rêverie et à la liberté. “Placer une œuvre d’art au cœur d’un lieu de vie, c’est aussi permettre aux habitants de se familiariser avec, et de l’adopter comme une partie de son chez soi”, déclare-t-il sobrement.

De la réflexion à la révélation

Il est dans la nature de l’art d’interpeller, de dénoncer, parfois de choquer. Pour de nombreux artistes, l’art se résume à être le témoin vivant de la société dans laquelle nous évoluons. Une lecture que l’on retrouve régulièrement dans la signature de Quentin Carnaille. En témoigne sa sculpture Équilibre 1, un cube en miroir déstructuré qui s’ouvre vers le ciel, comme libéré de sa forme contrainte. “J’avais fait une première installation à Lille en 2017 où il s’agissait de recouvrir 14 statues avec des cubes fermés, représentant l’enfermement du monde contemporain dans celui des mathématiques. En exposant ses surfaces intérieures ici, le cube s’épanouit et s’affranchit des règles”, explique-t-il. Ce n’est donc pas un hasard si la société Belugart – qui accompagne à l’acquisition et l’intégration d’œuvres d’art sur des espaces publics ou privés – a fait appel à lui pour installer cette œuvre devant les bureaux Triptic développés par Vinci Immobilier sur le site d’Euratechnologies.
L’artiste s’interroge ici sur les rapports entre l’individu et la société et notre difficulté à exprimer notre singularité dans un ensemble collectif. “Comment être soi-même face au groupe ?” La construction de verre et d’acier, grâce à son effet miroitant, dialogue avec son environnement et avec l’architecture des bâtiments. Pour Quentin Carnaille, pas de doute, cette œuvre donne à réfléchir. “Les passants regardent, puis s’arrêtent et posent des questions.” Si l’art invite à la réflexion, faisant naître en nous diverses émotions, il donne également des repères dans le paysage urbain. “Au-delà de la fonction esthétique d’embellir les villes, une œuvre confère une identité au lieu. Combien sommes- nous à s’être donnés rendez-vous près d’une sculpture emblématique, sans même connaître son nom ou ce qu’elle évoque ?”
Des repères donc, mais aussi de la diversité. “Quand l’art s’immisce dans la sphère publique, cela contribue à apporter de la diversité. Imaginez voir le travail du même artiste partout, cela n’aurait aucun intérêt. À mon sens, il n’y a rien de plus angoissant que de se promener dans des villes et de voir des façades identiques. Cela revient à s’enfermer dans un immobilisme, voire un certain conformisme de pensée qui tue la créativité.” Inscrire la création contemporaine au cœur de la ville, des quartiers et au plus près de nos vies apporte une valeur ajoutée aux programmes immobiliers. Gageons que cette initiative ministérielle puisse donner aux promoteurs les clés, et permettre à l’art de s’imposer davantage comme partie intégrante des projets.