Printemps, 2024. “Dis papa, tu as vu ce papillon ? On dirait qu’il a des yeux sur ses ailes !” – “Oui Lucas, c’est un papillon Hibou, il vit en Amérique du sud.” – “Oh et cette tortue ? Tu as vu comme sa carapace est plate ?” – “On l’appelle la tortue molle à épines, sa peau ressemble à celle du cuir. Elle vit généralement dans les lacs et les grandes rivières !” Cette projection future, c’est celle d’un père et son enfant se promenant à Tropicalia, une serre tropicale géante de 20 000 m2, à quelques kilomètres de Berck- sur-Mer. Sous un dôme transparent de 32 mètres de haut, des centaines d’espèces végétales et animales se côtoieront dans une végétation luxuriante. Un parcours de plus d’un kilomètre plongera les familles dans une dizaine de décors à la découverte de la faune et de la flore pour y observer oiseaux, poissons, reptiles, papillons et autres animaux exotiques.

Susciter l'émerveillement

Vu du ciel, on dirait un grand coquillage transparent sous lequel se déploie une jungle tropicale. “C’est notre jardin d’Éden”, s’amuse Cédric Guérin, président et fondateur du site. Le secret de ce trésor caché ? La plus grande serre tropicale du monde jamais construite sous un dôme. L’ambition ? Sensibiliser au réchauffement climatique et à la sauvegarde des milieux menacés et de leurs êtres vivants. Comment ? À travers “une expérience unique et immersive”, le visiteur voguera entre les différents habitats pour y observer leurs occupants, de la vallée des papillons à celle des crocodiles. Une montagne au centre permettra une vue d’ensemble sur Tropicalia. “L’objectif est d’inviter au dépaysement dans un but pédagogique pour susciter l’émerveillement. C’est par là que commencent l’apprentissage et la sensibilisation”, souligne Cédric Guérin. Vétérinaire de profession et passionné par la biodiversité dans son ensemble et les NAC (Nouveaux animaux de compagnie), il a imaginé ce projet il y a dix ans. “J’ai commencé à avoir plusieurs espèces d’oiseaux à la maison, après quoi, j’ai eu une forme de déclic et j’ai voulu combiner ma passion holistique avec celle de mon métier pour montrer au plus grand nombre la beauté de la nature”, raconte celui qui a grandi, une majeure partie de son enfance, en Afrique équatoriale. Sensibiliser oui, contraindre non. Selon le docteur, “on parle beaucoup du réchauffement climatique et de ses conséquences, de ce besoin urgent de protéger la planète, il est plus intéressant de faire autrement pour changer les consciences, à commencer justement par l’émerveillement et le partage de toutes ces richesses que nous offre Mère Nature”. Spécialiste de la faune et de la flore tropicale, Cédric Guérin assure que les différents animaux (dont plus de 250 espèces de papillons) proviendront de fermes d’élevage.

Objectif zéro carbone

Outre la dimension expérientielle du projet, Tropicalia veut se distinguer par une empreinte énergétique la plus faible possible. “On s’inscrit ici dans un produit écologique”, explique Patrick Le Bouill, directeur général du site. Chauffée entre 26 et 28 degrés, la serre tropicale sera à énergie positive et autonome, ce qui signifie qu’elle produira plus d’énergie qu’elle en consommera, via un système basé sur le recyclage de l’effet de serre, la production d’énergie solaire thermique et la géothermie. “Avec la chaleur générée, on obtiendra une autonomie de 7 mois par an, et le reste du temps, la géothermie fournira la chaleur supplémentaire”, poursuit-il. Et d’insister : “On veut montrer qu’il est possible de chauffer un bâtiment de cette ampleur tout en compensant nos émissions de Co2 et sans utiliser des industries du fossil”. Pour optimiser l’efficacité énergétique, le dôme sera constitué d’une couverture métallique formées de bandes d’ETFE – un matériau innovant constitué de membranes en coussins – qui filtre les rayons du soleil et permet ainsi une température constante à l’intérieur. À terme, la serre sera capable de redistribuer l’excédent d’énergie sous forme d’eau chaude, notamment aux établissements de santé de proximité.

Un projet sous fond de remous

Malgré toutes ses bonnes intentions pour limiter l’impact sur son environnement, Tropicalia suscite de vives critiques depuis plusieurs années. De nombreuses associations écologistes militent pour l’abandon du projet, dénonçant un non-sens écologique. Celles-ci y voient notamment une menace pour la biodiversité locale. Des propos que Cédric Guérin s’est empressé de défendre, coûte que coûte, année après année. “Il y a deux pans dans l’écologie, soit on fait de la décroissance, soit on innove. Je suis profondément écolo dans l’âme donc j’ai été surpris. Mais aujourd’hui, je considère qu’on ne peut pas plaire à tout le monde. On n’est pas là pour faire la guerre. Si les gens veulent des réponses, on les leur apportera. Mais ces détracteurs n’ont jamais souhaité nous rencontrer”, regrette l’entrepreneur. Autre reproche : celui de l’artificialisation de 9 hectares de terres agricoles, à l’heure où la Convention citoyenne pour le climat a rappelé l’importance de lutter contre l’artificialisation des sols. “C’est une zone de développement. Si ce n’est pas Tropicalia, demain, ce sera une zone commerciale, une usine, un magasin alimentaire... Alors autant en faire un lieu tourné vers la nature.” En dépit des contestations, le permis de construire a été validé en octobre 2019. Les équipes ont réussi à convaincre les élus ainsi que de nombreux partenaires régionaux. Au Champ-Gretz, à Rang-du- Fliers, les premiers travaux de forage ont démarré en juin dernier. Une campagne de crowdfunding a également été lancée en juillet pour permettre aux personnes qui soutiennent Tropicalia d’investir dans le projet. Pour l’heure, le montant du budget est estimé à 73 millions d’euros.

Développer l'offre touristique

Si la serre tropicale s’inscrit au croisement des parcs de loisirs, à la fois pédagogique et ludique, comme sa consœur Nausicaa à Boulogne-sur-Mer, les équipes du projet entendent toucher un large public. “On veut développer la clientèle d’affaires, proposer des séminaires et événements d’entreprises avec des salles de conférences”, développe Patrick Le Bouill. Mais ce n’est pas tout. “On souhaite aussi commercialiser le produit aux acteurs touristiques de la région.” Dans une seconde phase de développement, l’équipe a vocation à créer une offre hôtelière, elle aussi immersive, “avec des appartements vue sur la serre, et pourquoi pas un espace tropicalisé dans les chambres ?” De quoi drainer un public touristique et favoriser la vie citoyenne de la région. “Vous savez, plus l’offre touristique est large, plus les gens en font une destination”, appuie le directeur. Peut-on parler de Tropicalia comme d’unefuture locomotive des Hauts-de-France ? “Tropicalia créera 145 emplois directs non délocalisables, de la billetterie aux soigneurs. Il faudra aussi entretenir la serre avec des techniciens pour la maintenance. Tout cela générera jusqu’à trois fois plus d’emplois indirects, soit jusqu’à 300.” Pour visiter Tropicalia, il faudra débourser un ticket d’entrée d’une vingtaine d’euros et compter environ six heures de parcours, soit une demi-journée sur place.

Une prouesse architecturale et technique déjà récompensée

Imaginé par le cabinet d’architectes de renom Coldefy & Associés, le projet Tropicalia a été distingué notamment pour sa conception en 2018 et 2019 par trois grands prix internationaux. Il est actuellement présenté à la 17ème édition de la Biennale d’architecture de Venise jusqu’en novembre prochain. Une mise en lumière qui n’est pas sans rappeler les ambitions portées d’un tel projet, qui plus est, français. D’abord par son architecture audacieuse, mais aussi par son caractère innovant en termes de bilan carbone. Des valeurs qui s’inscrivent dans le thème de la célèbre exposition vénitienne : “Comment allons-nous vivre ensemble ?” Il semblerait que le docteur Guérin et son équipe aient déjà leur idée sur la question.