EN QUOI L’ÉTALEMENT URBAIN EST-IL UN MODÈLE DEVENU OBSOLÈTE ET INEFFICACE ?

On a aujourd’hui une croissance de la surface de la ville qui n’est pas en relation à la fois avec la production de logements d’un côté et la production d’emplois ou d’espaces de l’autre. On a la sensation qu’il y a une forme de logique à consommer du sol, essentiellement du sol agricole. Cela a sans doute été vrai mais aujourd’hui ça ne l’est plus. Parce qu’on a une accélération de cette consommation sur ces 50 dernières années. Puis, cette croissance de la ville génère ses propres délaissés, c’est-à-dire ses propres friches. Une étude intéressante qui a été réalisée dans la région lilloise montre qu’une partie très significative de ces friches ne sont pas les friches industrielles historiques, c’est le périurbain, les zones économiques très récentes qui génèrent leurs propres friches avec une forme d’obsolescence très rapide de la ville que l’on crée aujourd’hui.

CONCRÈTEMENT, QU’EST-CE QUI EST À L’ORIGINE DE CET ÉTALEMENT ?

On ne va pas se mentir, l’étalement urbain est surtout généré par l’usage massif de la voiture. Aujourd’hui, on a une forme d’asphyxie du système automobile, et pas seulement au sens physique. C’est l'infrastructure en elle-même qui génère cet usage, qui lui-même génère l’étalement, et ainsi de suite, avec un effet rebond. C’est une course à l'échalote que l’on ne gagnera pas. On est aussi dans une forme d’impasse liée à nos besoins de productions agricoles, puisqu’on a besoin de ces sols pour nous nourrir. À côté de cela s’ajoutent les fragmentations sociales telles que la crise des gilets jaunes qui a démontré qu’à un moment, il y avait une forme d’éloignement subi par certaines couches de la population. L’étalement urbain est structurellement inégalitaire parce qu’il est associé au fait qu’on repousse ceux qui ont des volontés d’achat, notamment des familles, toujours plus loin des centres et donc des services.

POUR ENDIGUER CE PHÉNOMÈNE, VOUS REVENDIQUEZ UN URBANISME CIRCULAIRE. POUVEZ-VOUS RAPPELER CES PRINCIPES ?

La définition exacte, c’est la transposition de l’économie circulaire appliquée à l’urbanisme. Le processus de fabrication de la ville est aujourd’hui essentiellement linéaire, on a une consommation de sol agricole qui est la matière première de la fabrique de la ville. On fait du neuf en étalement. On génère une ville qui est plutôt une ville à obsolescence programmée dans laquelle se côtoient des équipements, des bâtiments, des espaces fonciers qui deviennent rapidement obsolètes. En parallèle, les logements vacants ne cessent de se multiplier à vitesse grand V. Dans le processus même de fabrication de la ville, il y a une forme d’urgence qui est de répondre rapidement aux besoins sans se soucier de ceux à venir. On n’apprend pas de nos erreurs du passé, on suroptimise nos bâtiments, nos usages fonciers pour les besoins d’aujourd’hui. Alors que la suroptimisation, c’est l’inverse de la résilience. Il faut répondre aux besoins de demain, mais aussi à ceux d’après- demain. Et pour cela, il faut construire à des endroits pérennes et ce d’une façon évolutive.

L’INSEE ESTIME D’AILLEURS QUE PLUS DES DEUX-TIERS DES LOGEMENTS INDIVIDUELS EN FRANCE SONT SOUS-OCCUPÉS ET DE FAÇON IMPORTANTE. COMMENT EXPLIQUE-T-ON CETTE DONNÉE ?

Dans les années 90-2000, de nombreuses familles se sont installées dans des lotissements, mais depuis, les parents ont vieilli, les enfants sont partis et les maisons sont devenues trop grandes. L’un des enjeux majeurs, c’est le vieillissement de la population. Les logements actuels pour seniors ne permettent pas de vieillir confortablement car ils sont soit inadaptés, soit trop éloignés des services et des espaces de vie. Aujourd’hui, on a une concentration de la dépendance dans les Ehpad ; les personnes qui ont rejoint il y a dix ans sont devenues beaucoup plus dépendantes qu’elles ne l’étaient à l’époque. De fait, les équipements sont devenus dysfonctionnels, avec des ouvertures et des jardins pour des personnes âgées qui restent, la plupart du temps, à l’intérieur. La question du bon endroit se pose donc pour celles qui sont moins dépendantes et qui souhaiteraient bénéficier de cette vie en ville. Vivre à proximité des commerces, des services de santé, en interaction sociale et dans un logement adapté au vieillissement, c'est gagner une bonne dizaine d’années de vie en plus. D’autant que ces logements inadaptés pourraient sans doute correspondre aux besoins des familles par exemple. L’une des solutions pourrait être la libération des logements individuels, voire même la capacité de construire une autre maison dans un jardin qui est trop grand par exemple. Penser le vieillissement comme une chaîne positive du logement, c’est saisir plein d’opportunités.

ALORS, COMMENT RÉPONDRE AUX ENJEUX DE LA VILLE DE DEMAIN ET D’APRÈS-DEMAIN ?

Il faut revenir aux fondamentaux. La ville de 2050 est déjà là à 80%. La question n’est pas de savoir comment répondre aux 20% restants, mais comment s’occuper des 80%. C’est bien là tout l’enjeu. Ça fait quand même vingt ans qu’on entend dire qu’il faut construire 500 000 logements par an en France et qu’on ne le fait pas. La réflexion concerne-t-elle un choc de l’offre, ou plutôt un discours autour de cette offre ? On a une capacité à générer du logement extrêmement rapidement. Peut- être qu’il serait plus judicieux de pousser la densification douce, notamment en travaillant sur le tissu urbain existant. Soyons clairs : le choc de l’offre ne se fera pas dans le neuf. La seule alternative au fait de construire en ville, c’est surtout de ne pas construire. La vraie question est donc la suivante : a-t-on réellement besoin de construire ? Et avant de le faire, est- ce qu’on ne peut pas faire plus avec les logements existants ? Le vrai déterminant de notre capacité à amener de l’offre, ce n’est ni à l’horizontal ni à la vertical mais sur les espaces urbains existants comme les parkings (dont des dizaines d’hectares en ville sont sous-utilisés), notamment pour libérer des sols imperméables. Cela ne doit pas seulement concerner le cœur des métropoles mais le périurbain.

DE NOMBREUX FRANÇAIS ASPIRENT À QUITTER LES CENTRES-VILLES, NOTAMMENT DEPUIS LA PANDÉMIE. COMMENT SÉDUIRE À NOUVEAU LEURS ATTENTES ?

En posant la question des besoins. Et en arrêtant de dessiner des logements neufs sur un tableau Excel. Pourquoi ? Parce que l’offre actuelle est ultra standardisée. Tout repose sur un matériau peu cher, le foncier agricole permet de construire une maison standard, car on a besoin d’un terrain standard et d’un sol standard, pour cela, quoi de mieux qu’un champ ? Le second problème concerne l’offre sur plan, destinée aux investisseurs qui n’habiteront jamais les logements qu’ils achètent. De fait, on assiste à une ultra optimisation, même si c’est cela qui alimente la production. Conséquence : les logements sont standardisés, les surfaces optimisées, les extérieurs réduits drastiquement. Les T2 et T3 sont produits massivement. Mais ils ne correspondent pas aux besoins des familles. L’offre de logements familiaux, abordables et écolo n'existe pas. C’est tout ceci qui doit être repensé.

CONSTRUIRE MOINS, TRANSFORMER PLUS ?

Les politiques de reconquête des friches se sont jusqu’ici concentrées sur la production de logements, or le futur d’une friche urbaine n’est pas nécessairement de retrouver un usage bâti. Prenons l’exemple de la friche Nollet à Roubaix. La mobilisation d’acteurs locaux a permis un autre avenir, que celui d’accueillir des logements. Le problème, c’est surtout d’arriver à trouver un usage rémunérateur autre que celui induit par la promotion immobilière. Puis à côté de cela, il faut également admettre qu’il existe des territoires qui perdent des habitants de façon durable mais qu’il s’agit d’un phénomène structurel, à partir duquel peuvent naître d’autres projets qui ne sont pas nécessairement liés à la croissance. Aujourd’hui, en France, quand les centres s’appauvrissent, on monte une opération de revitalisation. La ville du Havre n’a pas connu de recensement positif depuis 1982. Pourtant, on continue de construire.

TRANSFORMER L’EXISTANT REPRÉSENTE DU TEMPS, DE L’ÉNERGIE ET UN COÛT, PLUS ENCORE QUE DE CONSTRUIRE DU NEUF SUR UN CHAMP AGRICOLE LIBRE. DANS CE CAS, COMMENT RÉDUIRE LES COÛTS DE CETTE FABRICATION DE LA VILLE SUR ELLE-MÊME ?

Je pense tout d’abord qu’on pourrait rééquilibrer les coûts. Aujourd’hui, on subventionne très largement l’étalement urbain sur des opérations d’aménagement, des lotissements ou zones d’activités économiques, que ce soit par un coût du foncier agricole, qui est très largement en-deçà des fonctions sociales et des fonctions écosystémiques. On subventionne aussi par les services urbains, par les réseaux qu’on amène, et par la subvention générale qui est faite à l’automobile et au système routier. On a déjà un système qui est structurellement déséquilibré. Alors que lorsqu’on travaille sur du renouvellement urbain, on paie les erreurs du passé en dépolluant les sols par exemple, ou en retirant l’amiante, ce qui coûte cher. Vous savez, quand on construit un bâtiment mais qu’il faut le raser au bout de quinze ans car celui-ci n'est pas évolutif, ça représente un coût aussi. C’est cette fameuse obsolescence programmée. Alors qu’un bâtiment devrait vivre au moins 50 ans et avoir sept vies. Autre point notable : faire la ville sur elle-même requiert plus de réflexion, de technique, d’ingénierie sur la structure existante. Pour se faire, il faut pouvoir massifier des solutions artisanales et moins couler de béton. À l’inverse, pour une extension, on sait d’avance comment ça va se passer, on connaît la fin avant le début. Quoi qu’il en soit, faire la ville sur la ville, c’est une révolution à mener. Une révolution qui se fera en accompagnant les acteurs qui doutent et qui ont des inquiétudes. On a déjà fait des virages aussi importants, il faut continuer cette mobilisation non pas par idéalisme mais par réalisme. Avec ce qui est possible de faire.